Mon Everest à moi

mercredi 5 octobre 2005.
 

Il est à peine 7h00 du matin... le BipBip de la montre a retenti dans le silence de la tente et seuls quelques téméraires oiseaux grattent déjà les aiguilles en quête d’insectes.

Le silence règne sur le camping et, engourdi, j’enfile le pantalon de survet et la laine polaire pour ma première expédition de la journée. En sortant de la tente, je lève le nez en espérant que cela sente les odeurs de la fabrique de papier, ce qui signifierait un vent d’est et avec un peu de chance un plan d’eau glassy.

En effet, la cime des pins gigote et s’oriente vers l’Océan... le vent est de terre... Yessssss ! L’eau pour le thé chauffe et je m’éloigne du campement en direction de la dune. Le ciel est limpide, nettoyé des petits cumulus de la veille et quelques cirrus d’altitude se déchirent au milieu de l’Azur. Les arbousiers flamboyants sont décorés comme des sapins de Noël de mille et unes arbouses vives et colorées.

Seul je m’avance et sans bruit je tends l’oreille en espérant entendre ce bruit sourd typique du banc de sable qui subit les assauts répétés des vagues qui viennent inlassablement raboter et façonner la piste d’envol ! Ce n’est pas violent, mais je perçois effectivement un bruit régulier et étouffé qui semble venir de l’autre côté de la dune...

Hier, ce n’était pas bien gros et le vent d’ouest avait tourné, comme chaque jour à la marée, écrasant les vagues et favorisant la formation du clapot. Le portail du camping est derrière moi et le chemin de sable qui divise la lette en deux s’allonge devant moi laissant apparaître la dune qui me sépare toujours de l’Océan.

Les hirondelles matinales plongent en rase motte sur les herbes humides d’où s’envolent lourdement les insectes tout aussi engourdis que moi... Les prévisions météo envisageaient une petite rentrée de houle et tous mes espoirs s’orientent vers une matinée glassy avec des vagues d’1,50 m et plus si affinités !

Je suis au pied de la dune et j’accélère le pas pour attaquer la pente qui réveille chaque jour les douleurs musculaires de la veille. La respiration se fait plus courte et je me retourne furtivement pour être sûr de ne pas être suivi. C’est “mon” Everest à moi et je veux être le premier que l’Océan apercevra ce matin. Je serai ainsi récompensé de mes efforts et de cette passion sans limite qui me mènent à Lui chaque matin avec le même petit frémissement au franchissement de la dune. L’horizon bleu marine vient trancher avec le bleu du ciel et à chaque pas je perçois de plus en plus d’Océan... Je presse le pas en tendant le cou et marchant maintenant sur la pointe des pieds en guettant les lignes d’eau... Le bruit des vagues se fait de plus en plus clair et le souffle rapide, je déguste, seul, ce dont j’ai rêvé en m’assoupissant la veille au soir... Une houle longue s’est installée sur la région pendant la nuit, des longues ondes et des rides plus sombres viennent strier la surface de l’Océan jusqu’à l’horizon.

Le vent de terre tiède me caresse le dos et j’ai les cheveux qui se rabattent sur le visage. Arrivé sur le sable, il glisse sur la surface de l’eau pour aller affronter les vagues. Ainsi il retient chacune d’elles le plus longtemps possible jusqu’au frisotti et provoque l’envol des cheveux d’anges par dessus la lèvre... C’est magnifique... Quel spectacle... Quelle récompense... Muet et souriant, seul, le dos chauffé par les premiers rayons du soleil, je me vois déjà ramant sur les vagues et j’imagine ma silhouette se frayant une trajectoire idéale le long du mur lisse et brillant qui s’offre à moi... La session va être fantastique... Il me faut maintenant retourner le plus vite possible à l’emplacement, prévenir ma douce pour qu’elle me rejoigne avec l’appareil photo et avaler rapidement un casse-dalle pour tenir jusqu’à ce que le vent tourne. Je décide de retourner au campement et, doucement, à reculons, je repars sur mes pas m’étirant le cou et espérant apercevoir encore une dernière série avant que le dos de la dune ne me sépare de ce spectacle tant espéré. Fébrile, je presse le pas et à grandes foulées, je rejoins maintenant le campement...

Le thé fumant est prêt sur la table, je prépare le matos, sors les housses de la tente, remplis le sac à dos avec la combi et le lycra, un pain de wax, les serviettes de plage, et d’autres babioles inutiles... En décrivant le spectacle à ma douce, j’ai déjà l’esprit ailleurs et m’imagine filant sur le mur limpide légèrement recouvert par la lèvre... juste sous la chevelure d’eau soufflée par le vent tiède qui vient creuser chaque vague. Mon esprit a quitté mon corps... Ma tête est ailleurs... Plus rien ne peut m’atteindre... Il faut y aller maintenant... Je ne veux plus rester une seule seconde sur la terre ferme ! Océan, dans quelques minutes je serai à toi, rien qu’à toi !

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