Exquises sensations

jeudi 29 septembre 2005.
 

Il y a comme ça des petits instants précis indéfinissables qui restent à jamais enfouis dans la mémoire et dans mes tripes de surfeur anonyme...

Premières excitations... La préparation du matériel et le remplissage de la voiture... Je m’imagine déjà à l’eau... Je me vois déjà franchissant la barre et ramant sur l’eau douce et lisse... vers un joli pic triangulaire... à la hauteur de mon niveau... et promettant déjà une inoubliable session d’expression et de danse front contre front avec Dame la Vague. Mais je ne suis même pas encore au volant de la voiture... J’accélère le tout sans rien précipiter... ce serait dommage de se retrouver sans leash au moment de fermer le coffre de la voiture ! Tout est fin prêt et la tête déjà ailleurs, en route pour le spot...

Tout au long de la route, les yeux rivés sur l’horizon, je guette le littoral au détour d’un virage, espérant apercevoir déjà les lignes blanches d’écumes strier la grande bleue... Les tripes se nouent et l’esprit est déjà absent... la respiration s’accélère, telle une étreinte annoncée mais pas promise... rien n’est fait et tout peut encore capoter...

Le parking est annoncé et l’apnée devient pesante... Le moteur à peine arrêté, je me précipite sur la rambarde qui domine l’arène, la leçon de danse s’annonce formidable et la symbiose avec l’Océan va être profonde et intime... Tout ce qui ne concerne pas la Vague est sorti de l’esprit... les problèmes de boulot... la famille... le repas du soir... le supermarché... le toubib... la banque... les crédits... le gamin qui a fait des conneries à l’école... les problèmes de plomberie à la maison... le chien qui a chié dans le salon... la santé du grand-père qui n’est pas au top... plus rien ne m’atteint... plus rien ne compte... Les yeux scrutent l’horizon alors que le corps, seul, sans aucun ordre, a entrepris le déshabillage et l’habillage... La planche sort seule de sa housse, les mains glissent le long des rails avant d’allonger la belle sur son écrin et puis prologent la caresse sur le pont de la planche pour vérifier la couche de wax... La clé de la voiture vient de se cacher derrière le pneu avant et le cœur arrêté, je descends les marches qui mènent au sable... Le bruit des vagues au large et le vent qui rabat les cheveux vers l’avant finissent d’assècher la gorge...

Les pieds s’enfoncent dans le sable à chaque pas et l’eau vient caresser les chevilles...
- “Bonjour Ma Belle, encore une seconde et je serai à toi... tout entier... je te confie mon corps et mon âme, et je vais te donner le meilleure de moi-même... Tu m’as manqué... Me voilà... Je suis à toi...”

Les premières mousses arrivent en face à face... les canards commencent à s’enchaîner... sans violence... sans effort... Oh, ce n’est pas énorme, mais c’est pur, glassy, propre... le vent est comme il faut et ça déroule régulièrement... ni trop creux... ni trop moux... La planche glisse et laisse un petit sillage discret... je me faufile sur elle comme dans des draps tout propres... y a pas grand monde à l’eau... les regards se croisent et de simples sourires suffisent pour se saluer... la complicité se crée et la symbiose s’installe... La rame ralentit et mes yeux scrutent les lignes qui arrivent à l’horizon...

Il faut maintenant repérer l’endroit où les vagues se forment et où l’écume pointe le bout de son nez... La lèvre frissonne et me fait signe... “Approche... approche... c’est ici que je te donnerai ta première leçon...” il règne un calme apaisant et assis sur la planche, les mains caressent l’eau... l’eau douce comme le satin de la peau... la sérénité est à son comble...

L’horizon change de forme et laisse espérer une série... comme la devise l’interdit, la première sera laissée pour les affamés et les imprudents... derrière une main se tend et l’invitation devient irrésistible...

D’un coup de reins, je recule vers l’arrière de la planche pour la faire pivoter et lui proposer la piste de danse. Je m’allonge, et, les jambes jointes et les pieds de part et d’autres du plug, les bras s’allongent s’enfonçant un à un dans l’eau profonde et marine. La planche commence à filer et un petit coup d’œil par dessus l’épaule rassure sur le bon côté à choisir...

Ce sera une droite... ma foi ! Pourquoi pas ! L’onde m’a rejoint et je la sens atteindre l’arrière de la planche... devant l’horizon n’est plus et le creux bleu et limpide se présente à moi de plus en plus penché ne me laissant plus le choix de faire marche arrière... La planche glisse d’elle même et le corps, sans directive aucune, vient de se redresser... sans vraiment le décider les pieds sont venus “instinctivement”se placer au centre de la planche et subitement... en un dixième de seconde, une petite pointe d’adrénaline bienfaitrice vient hérisser mon échine... Au bas de la vague, les jambes ont plié et les orteils sur le rail ont invité la planche à amorcer une grande courbe soyeuse et rapide pour remonter vers la lèvre qui s’offre à moi comme pour me donner un baiser... La main droite s’est posée délicatement sur l’eau qui défile et ralentit l’allure pour faire durer le plaisir... La planche file maintenant de biais en caressant la pente et laissant une trace dans le bleu de la vague... La lèvre se dessine verticalement devant le nose et l’esprit libre, je la suis là où elle me mène... les pas s’enchaînent et nous ne faisons plus qu’un...

Comme les mouettes qui jouent avec le souffle et le vent qui remontent la pente de la vague, je me sens libre et totalement déconnecté du monde terrestre... Tout est fluide et glissant... La vague a légèrement ramoli se laissant caresser... Elle s’offre à moi me laissant remonter et redescendre sans aucune agressivité... Chaque mouvement est lent et sinueux... Tout est fluide et presque sensuel...

Cette première danse s’achève là où la piste se termine... Il y a trop de fond et elle me remercie pour ces premiers déhanchements main dans la main... je la remercie à mon tour et me plonge tout entier en elle avant de remonter sur ma planche... La session ne fait que commencer et laisse présager des moments profonds et intimes de complicité...

Je ne m’arrêterai que lorsque le soleil se noiera... et, vidé, purifié, éprouvé et muet je sortirai sans pouvoir trouver les mots qui conviennent à cette sensation de générosité et de complicité qui vient de nous envahir elle et moi...

Maintenant, plus rien n’a d’importance... je marche au-dessus du sable...

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